CALIGULA
THÉÂTRE
ALBERT CAMUS - JONATHAN CAPDEVIELLE
08 - 09 novembre 2023
Hybride hybris
Caligula est le troisième empereur romain qui, après des débuts de règne prometteurs, s’est vite révélé sanguinaire et cruel, assassinant à qui mieux mieux (y compris ceux qui avaient contribué activement à son ascension). Son goût pour les exécutions sommaires, ainsi que pour le travestissement et les débauches orgiaques, le destinait tôt ou tard à devenir un personnage de théâtre : c’est Camus qui remporta la mise en 1944, faisant de cette figure démesurée, paranoïaque et nihiliste un être qui, au fond de lui, cachait une inaptitude au monde - un être qui voulait tout ce qu’il ne pouvait pas avoir...
C’est donc cette âme tourmentée en quête d’impossible qui sera au cœur de la pièce de Jonathan Capdevielle. Rien d’étonnant à cela quand on sait que ce metteur en scène, qui est aussi acteur, chanteur, danseur, marionnettiste et ventriloque, est obnubilé depuis toujours par les questions d’identité et les rapports de pouvoir. Rien d’étonnant non plus à ce qu’il ait réuni autour de lui une équipe issue de toutes les disciplines artistiques quand on sait que le corps, la chorégraphie et la musique sont la clé de voûte de son travail...
Dans un décor suggérant les calanques de Marseille, mais sans les flux de touristes qui massacrent chaque été ces espaces éminemment fragiles, les interprètes ourdiront des complots, pratiqueront la torture ou s’adonneront au libertinage - mais sans jamais oublier, poussés par deux instrumentistes, de danser et de chanter à l’unisson. Car, en effet, seule la pluridisciplinarité vous permettra de cerner toute la complexité de cet individu malheureux et tragique, de ce Caligula qui est un mix de Caliméro et d’Hanna Schygulla...
Le comédien et metteur en scène Jonathan Capdevielle fait exploser le didactisme déclamatoire du « Caligula » d’Albert Camus
Au T2G, centre dramatique national auquel il est associé, le comédien et metteur en scène Jonathan Capdevielle fait exploser le didactisme déclamatoire du Caligula d’Albert Camus. Il crée un objet théâtral inspiré et inspirant qui met en jeu les contradictions de la liberté, les errances de la vérité, l’exercice du pouvoir…
Le Caligula vénéneux de Jonathan Capdevielle
Au T2G, le metteur en scène propose une vision audacieuse et organique de la pièce de Camus, où, malgré certaines fragilités, l’empereur romain prend les traits d’un idéaliste déçu plutôt que d’un tyran cruel.
Il faut les voir ces patriciens allongés là, lascivement, à demi-nus ou en maillot de bain, dans l’attente du retour de Caligula. Pendant que le chat est parti, semble nous dire Jonathan Capdevielle non sans faire écho aux Romains de la décadence de Thomas Couture, la noblesse se prélasse au soleil et se repose sur ses lauriers. De ce décor de falaise abrupte et inhospitalière, caractéristique de certaines côtes méditerranéennes, se dégage une triple impression : de laideur, directement visible ; de décomposition, induite par le bourdonnement des mouches qui couvre le bruit des vagues ; et de menace, figurée par ce couloir transversal d’où jaillit du soufre qui, au fur et à mesure qu’il macule les pierres et les Hommes, transforme l’environnement en volcan prêt à exploser autant qu’en antre du diable prêt à déferler. C’est dans cette cette atmosphère hostile, qui laisse à penser que, bien avant les méfaits à venir, il y avait quelque chose de pourri dans les fondations de l’Empire, que Caligula, absent depuis trois jours en raison de la mort de sa soeur, et maîtresse, Drusilla, surgit, le bras en écharpe, en homme blessé.
Blessé, le maître de Rome l’est physiquement, mais aussi intimement. Parti « empereur parfait : scrupuleux et sans expérience », il revient en despote, convaincu que si le monde est décevant – « les hommes meurent et ne sont pas heureux », dit-il –, il faut, sans doute, l’annihiler tout à fait, ou tenter d’obtenir la lune, par essence impossible à atteindre. Préférant désormais la richesse à la vie humaine, il prend la forme d’un tyran qui viole, tue, fait exécuter, et donne, scène après scène, des leçons aux patriciens : sur l’absurdité d’une existence qui peut s’arrêter en un claquement de doigt, sur leur fausse dévotion nourrie à la peur plutôt qu’à l’envie, sur la liberté absolue qui, poussée à son expression la plus extrême par l’un des hommes les plus puissants du monde, ne mène à rien. Face à lui, Caligula peut compter sur le soutien de ses fidèles, l’affranchi Hélicon, la vieille amante Caesonia et le poète Scipion, avec lequel il entretient une relation ambigüe, et doit composer avec une brochette de patriciens, emmenés par Cherea, qui, de leur côté, préparent un attentat pour mettre fin à ses atrocités.
Dans la droite ligne de Camus, qui se démarque en cela des Anciens, tel Suétone (Vie des douze Césars), Jonathan Capdevielle offre à l’empereur fou le visage d’un idéaliste déçu plutôt que d’un monstre sanguinaire. Interprété par le metteur en scène lui-même, il devient un homme vénéneux, charmeur et calculateur, mais frustré par son incapacité à changer le monde et à obtenir ce qu’il désire. En quête d’absolu, l’empereur saccage tout sur son passage : les relations amoureuses et amicales, son exercice du pouvoir, et même son rapport à l’art, que Capdevielle met en exergue. Alors qu’il demande aux patriciens, en forme de mission impossible, de créer en une minute un poème sur la mort, on l’entend, dans le même temps, fredonner l’air du Pepas de Farruko ou intimer l’ordre aux mêmes patriciens de s’adonner à une reprise d’Africa de Toto à la flûte à bec. Sous la houlette du metteur en scène, et de sa fine lecture de la pièce de Camus – dont il a combiné deux versions, celle primitive de 1941 et celle définitive de 1958 –, Caligula s’enfonce alors dans une vulgarité et une laideur subies, plutôt que choisies, et semble, quelque part, tendre un miroir à certains dirigeants politiques d’aujourd’hui, chez qui la médiocrité intellectuelle, le pouvoir toujours moins efficient et la fascination de l’argent font des ravages.
Dopé par la composition musicale d‘Arthur B. Gillette – déjà auteur du formidable environnement sonore de Rémi – et de Jenifer Eliz Hunt, assis sur l’étonnant travail scénographique de Nadia Lauro et sur les costumes à l’esthétique queer de Colombe Lauriot Prévost, ce parti-pris prend une dimension scéniquement organique et confère à l’empereur despotique une aura moins détestable qu’attendu. Tant, et si bien, que, face à la médiocrité de patriciens recroquevillés sur eux-mêmes, Caligula s’avère pathétiquement touchant et otage, tout en restant comptable de ses crimes, des causes du mal qui étreint une société toute entière. Audacieuse, cette vision n’en restait pas moins dans sa réalisation, au soir de la première, empreinte de certaines fragilités – logiques au regard de la complexité du processus de création de ce spectacle, heurté notamment, mais pas seulement, par un double changement tardif dans la distribution. Si, dans le rôle de Caligula, Jonathan Capdevielle doit encore doser son engagement pour ne pas risquer le trop-plein, si les autres comédiennes et comédiens, exception faite de Dimitri Doré touchant en incorruptible Scipion, doivent encore trouver leur voie pour donner de l’ampleur aux personnages qu’ils incarnent, tous les ingrédients, à commencer par la maîtrise du texte, sont en place pour que, comme l’écrit Camus dans ses Carnets, tout un chacun se rende compte qu’il abrite bel et bien un Caligula en lui.
Texte
Albert Camus
Mise en scène:
Jonathan Capdevielle
Assistante à la mise en scène:
Christèle Ortu
Interprètes:
Adrien Barazzone, Jonathan Capdevielle, Dimitri Doré, Jonathan Drillet, Michèle Gurtner, Anne Steffens, Jean-Philippe Valour
Musicien live:
Jennifer Hutt, Arthur B. Gillette & Ignacio Plaza Ponce (en alternance)
Son:
Vanessa Court
Lumières:
Bruno Faucher
Musique originale :
Arthur B. Gillette & Jennifer Eliz Hutt
Chorégraphie
Guillaume Marie
Conception Scénographie
Nadia Lauro
Construction Scénographie
Ateliers Nanterre – Amandiers / Marie Maresca, Vincent Garnier, Charlotte Wallet, Michel Arnould, Jules Cruveiller, Myrtille Pichon, Nina Michel, Albin Farago
Conception Costumes
Colombe Lauriot Prévost
Atelier Costumes
Caroline Trossevin
Régie générale
Jérôme Masson
Régie plateau
Léa Bonhomme
Production, diffusion, administration
Fabrik Cassiopée – Manon Crochemore, Mathilde Lalanne et Isabelle MorelDistribution
Production déléguée
Association Poppydog
Coproduction
T2G, centre dramatique national de Gennevilliers (FR), Festival d’Automne à Paris (FR), Théâtre des 13 vents centre dramatique national de Montpellier (FR), Le Quartz scène nationale de Brest (FR), Chateauvallon Liberté Scène nationale de Toulon (FR), Le Parvis, scène nationale de Tarbes (FR), Comédie de Béthune CDN (FR), L’Onde Théâtre – Cinéma Vélizy Villacoublay (FR), Centre Dramatique National Besançon Franche Comté (FR),
Maillon – Théâtre de Strasbourg – Scène européenne (FR), Théâtre Nanterre-Amandiers-CDN (FR)
Avec l’aide de la Région Ile-de-France, au titre de l’aide à la création
Jonathan Capdevielle est artiste associé au T2G Théâtre de Gennevilliers, Centre Dramatique National
L’association Poppydog est soutenue et accompagnée par la Direction régionale des affaires culturelles d'Ile-de-France - ministère de la Culture, au titre du conventionnement
ENV. 2H
DÈS 14 ANS
VISITE GUIDÉE DE L'EXPOSITION SCENERY
Gratuite
Sur réservation au 02 43 50 32 50 ou billetterie@quinconces-espal.com
Jeud 8 et ven 9 nov à 19h